Eclairages et perspectives
Assurance vie en France : une collecte historique en 2025 et des stratégies de croissance affirmées pour 2026–2028
En 2025, l’assurance vie française continue son ascension portée par la baisse des taux des livrets réglementés, la remontée des rendements des fonds en euros et une appétence structurelle des ménages pour l’épargne longue. La collecte brute a franchi la barre des 192 milliards d’euros soit une augmentation de plus de 10% par rapport à 2024. Au-delà du cycle favorable, les principaux acteurs du marché engagent des plans stratégiques ambitieux pour ancrer durablement cette dynamique.
Bilan 2025 et démarrage 2026 : une dynamique de rupture
2025 : l’année de tous les records
Le bilan annuel 2025 publié par France Assureurs le 27 janvier 2026 est sans précédent depuis quinze ans. Trois moteurs convergent : baisse progressive du taux du Livret A (de 3 % à 1,7 % sur l’exercice, puis à 1,5 % en février 2026), rendements des fonds en euros maintenus à un niveau compétitif, et forte propension des ménages à épargner.
Les indicateurs clés parlent d’eux-mêmes :
- Collecte brute : 192,1 Mds€ (+10 % sur un an)
- Collecte nette : +50,6 Mds€ meilleur résultat depuis 2010, près du double de 2024 (+29,4 Mds€) et plus de vingt fois celui de 2023 (+2,4 Mds€)
- Encours global : 2 107 Mds€ à fin décembre franchissant pour la première fois le cap symbolique des 2 000 milliards (+122 Mds€ sur l’année)
Deux dynamiques méritent d’être soulignées :
- Les unités de compte continuent de tirer la collecte brute avec 75 Mds€, et représentent 39 % des cotisations brutes. Leur part dans les encours atteint 32 % fin 2025, contre 23 % en 2020 (France Assureurs) : c’est un ajustement structurel des comportements d’épargne. Les UC ont, elles, affiché une performance nette de +4,7 % sur l’exercice.
- En parallèle, les fonds en euros redeviennent collecteurs nets pour la première fois depuis cinq ans (+8,1 Mds€), grâce à un rendement moyen maintenu à 2,65 % (ACPR) soit près d’un point au-dessus du Livret A.
En matière de collecte brute, la répartition entre unités de compte (UC) et fonds en euros affiche une relative stabilité depuis quelques années. Cette stabilité suggère que le marché a atteint un niveau d’équilibre structurel entre recherche de rendement et appétence au risque, reflet d’une distribution mieux calibrée et d’une clientèle désormais habituée aux logiques de diversification.
L’assurance‑vie s’inscrit désormais dans un modèle hybride durable, combinant sécurité, diversification et allocation progressive vers des actifs à plus fort potentiel.
Un marché concentré, des dynamiques contrastées
Le marché reste fortement concentré. Selon l’Argus de l’assurance, les 13 premiers acteurs concentrent plus de 70 % des encours (1 486 Mds€ sur 2 107 Mds€), dont plus de 50 % adossés à des réseaux bancaires. Sept acteurs concentrent environ 55 % de la collecte brute totale illustration décisive du rôle et de la puissance du réseau de distribution.
Predica (Crédit Agricole Assurances) domine largement, porté par des mécanismes de bonus très agressifs (PAB préférentielle conditionnée à l’UC) et la mobilisation de réserves de PPB. CNP conserve la 2ᵉ place. À l’opposé, BPCE Vie réalise la meilleure dynamique avec une collecte nette représentant près de 60 % de la collecte brute illustration d’un repositionnement réussi sur l’épargne UC.
La lecture par canal confirme la recomposition. Les plateformes digitales et banques en ligne affichent les meilleures dynamiques. Les réseaux propriétaires salariés (268 Mds€ d’encours) sont pris en étau entre la bancassurance et les CGP.
Démarrage 2026 : l’enchaînement des records
La collecte nette sur les quatre premiers mois s’élève ainsi à +24,7 Mds€, soit +7 Mds€ vs. la même période 2025 et atteint un niveau record depuis seize ans. Le PER assurantiel poursuit son ascension avec 8,1 millions d’assurés et 114,8 Mds€ d’encours à fin mars 2026.
Deux facteurs structurels alimentent cette dynamique. Plus de 15 % des livrets A sont au plafond : les ménages saturés réorientent mécaniquement leur épargne supplémentaire. Et 3,2 millions de PEL arrivent à terme entre 2026 et 2030 soit 93 Mds€ d’encours dont une part significative pourrait être arbitrée vers l’assurance vie.
Le rebond de 2025 n’est pas cyclique, il est structurel. Trois moteurs simultanés attractivité restaurée des fonds en euros, ancrage durable des UC dans les habitudes d’épargne, réservoir de flux captifs (Livret A saturé, PEL à terme) dessinent un marché durablement porteur. Les acteurs qui ne convertiront pas ces flux en 2026–2027 laisseront à leurs concurrents une avance structurelle difficile à combler.
Plans stratégiques : comment les acteurs entendent soutenir la croissance
Au-delà de la conjoncture, les principaux acteurs ont renouvelé leurs plans stratégiques à moyen terme. Tous convergent autour de quatre leviers : montée en gamme vers les UC et les actifs privés, diversification des canaux de distribution, transformation digitale et IA générative.
Crédit Agricole Assurances ACT 2028 : « Façonner Demain »
Fort du succès de son plan « Ambitions 2025 », collecte brute de 29,35 Mds€ (+23 %), collecte nette record au-dessus de 15 Mds€, Crédit Agricole Assurances a lancé fin 2025 son nouveau plan ACT 2028. Les ambitions sont claires : Plus de 400 Mds€ d’encours assurance vie (vs. 373 Mds€ à fin 2025).
Trois vecteurs structurants : accélération des actifs privés (partenariat Amundi–ICG pour l’accès aux marchés non cotés) ; renforcement de l’empreinte patrimoniale avec l’acquisition de Milleis Banque Privée par LCL (13 Mds€, 64 000 familles) et l’intégration de Milleis Vie dans Spirica ; lancement du contrat Oriance, première assurance vie nativement digitale du groupe, ciblée sur une clientèle jeune et autonome.
CNP Assurances « Lead for Impact » 2026–2030
Lancé le 25 mars 2026, le plan de CNP s’articule autour de trois axes : Accélérer, Innover, Ancrer. Deuxième assureur vie français (245 Mds€), filiale à 100 % de La Banque Postale, CNP entend diversifier ses canaux au-delà de son réseau historique, en renforçant sa présence auprès des CGP et courtiers en ligne. Le programme AI for All intègre l’intelligence artificielle dans l’ensemble des processus métier souscription, gestion, relation client.
Pièce maîtresse : Lucya CNP, contrat 100 % en ligne accessible dès 500 €, sans frais sur versements, frais de gestion UC à 0,30 % (dont ETF) parmi les offres les plus compétitives du marché en 2026.
AXA « Unlock the Future » 2024–2026
Sur sa division Vie & Santé, AXA cible une croissance de +4 à +6 % en CAGR sur 2024–2026. Trois leviers : expansion de la distribution propriétaire (+400 agents en France) ; excellence opérationnelle via l’IA générative (+3 pts de productivité par an).
Generali France plan « Boost 2027 »
Après une année 2025 record avec un CA 19,5 Mds€, un résultat opérationnel 1,2 Md€, une collecte épargne-retraite historique avec 57 % en UC, Generali déploie Boost 2027 : +2 Mds€ de primes additionnelles d’ici fin 2027, 270 M€ d’investissements. La parité fonds euros / UC dans les encours marque la transformation du portefeuille.
Trois axes : diversification UC vers les actifs réels et infrastructures ; renforcement du réseau salarié épargne-patrimoine (+200 conseillers, cible 1 600) ; déploiement de Generali Wealth Solutions pour la clientèle patrimoniale, en complément du réseau d’agents Experts Vie (+100 d’ici 2027).
Allianz, BNP Paribas Cardif, BPCE : approches différenciées, ambitions convergentes
Allianz France mise sur la différenciation produit avec son fonds Allianz Croissance (3,26 % de rendement 2025, capital garanti à 10 ans positionnement à mi-chemin entre fonds euros et UC) et une politique de bonus conditionnée à la détention d’UC (jusqu’à +1,6 % en 2026–2027). Repositionnement patrimonial affirmé : ticket d’entrée relevé à 30 000 €, arrêt des mono-supports euros.
BNP Paribas Cardif, leader mondial des partenariats en bancassurance (500 partenaires dans 30 pays), intensifie son modèle partenarial (100 nouveaux partenariats signés ou renouvelés sur deux ans) et accélère les parcours 100 % digitaux. Le taux servi sur fonds en euros 2,75 % en 2025, bonifié jusqu’à 4,55 % reste supérieur à la moyenne de marché.
BPCE franchit une étape stratégique majeure en avril 2026 avec le lancement de fonds evergreen thématiques (NEO et ATREAM Tourisme & Territoires), accessibles en assurance vie et PER sans minimum de souscription fléchant l’épargne des ménages vers l’économie réelle (PME, ETI, infrastructures locales).
Trois modèles se dessinent
- Le modèle bancassurance intégré (Crédit Agricole Assurances, BPCE, BNP Paribas Cardif) qui capitalise sur la puissance de distribution captive de réseaux bancaires massifs et sur l’industrialisation des parcours ;
- Le modèle patrimonial haut de gamme (CNP Assurances, Generali, Allianz) qui s’appuie sur une expertise historique de la gestion patrimoniale, un positionnement affluent et une architecture ouverte via les CGP et courtiers ;
- Le modèle mutualiste et paritaire (Crédit Mutuel/ACM, Aéma, AG2R La Mondiale, Malakoff Humanis) qui joue la carte de la proximité sociétaire, de la protection sociale et de la fidélité longue.
Au sein de ces modèles, tous les acteurs déploient les mêmes axes de diversification — offres digitales natives, bascule accélérée vers les UC, intégration de l’IA générative, ouverture aux actifs privés. Ces axes ne redéfinissent pas le modèle : ils le prolongent et l’élargissent.
Le véritable enjeu 2026–2028 n’est plus le « quoi », l’agenda est consensuel mais le « comment » : la capacité d’exécution industrielle, la vitesse de bascule du portefeuille en UC et la profondeur de l’intégration IA feront les vainqueurs de la prochaine décennie.
Conclusion : Trois vents favorables pour un marché structurellement porteur
La trajectoire de l’assurance vie française est structurellement positive. Le secteur dispose de trois vents favorables simultanés : rendements des fonds en euros montée en puissance durable des UC et contexte macroéconomique incitant les ménages à épargner longtemps.
Les plans stratégiques convergent autour d’une conviction partagée : la croissance ne viendra pas des seuls fonds en euros, mais de la capacité des acteurs à proposer des solutions diversifiées, accessibles et durables. Le franchissement des 2 000 Mds€ d’encours marque moins une arrivée qu’un point de départ celui d’une nouvelle décennie de croissance où la différenciation se fera par l’exécution, non par la conjoncture.