Eclairages

Eclairages et perspectives


Souveraineté des données : quelles pistes pour retrouver notre indépendance ?

En moins de deux décennies, la bascule vers le Cloud a profondément reconfiguré les entreprises françaises et européennes. Pour tirer tous les bénéfices d’une infrastructure virtuelle, les DSI ont modernisé les systèmes d’information, accéléré les usages collaboratifs, ouvert de nouvelles capacités d’analyse et de traitement des données. Ce faisant, une dépendance structurelle s’est progressivement instaurée, portée par l’adoption croissante des services Cloud des hyperscalers. Les entreprises européennes, conscientes de cette dépendance, s’interrogent désormais sur les alternatives permettant de rétablir leur souveraineté numérique.

Avec l’introduction de l’IA générative dans les entreprises, la donnée ne se contente plus d’être stockée ; elle est traitée, exploitée, potentiellement réutilisée. Par qui ? Comment ? Dès lors qu’un modèle externe d’IA générative est sollicité, toute traçabilité de la donnée devient complexe, tandis que les clauses contractuelles n’apportent pas de garantie absolue et vérifiable telles que le traitement, la conservation, ou la réutilisation éventuelle des données.

Une dépendance silencieuse, mais massive

Aujourd’hui, trois acteurs américains (AWS, Microsoft Azure et Google Cloud) captent près de 70 % du marché du Cloud européen en 2025 selon Synergy Research Group. À cela s’ajoutent les grandes solutions SaaS (Salesforce, Workday, ServiceNow, M365) et les modèles d’IA générative (OpenAI, Anthropic, Google Gemini) tous opérés par des entités de droit américain. Cette externalisation ne résulte pas d’un choix délibéré d’abandon de la souveraineté ; elle est le résultat d’une adoption pragmatique, portée par des impératifs légitimes : compétitivité, performance, variabilisation des coûts, accélération du time to market. Des décisions rationnelles qui, mises bout à bout, ont rendu ces dépendances structurelles : un phénomène d’autant plus amplifié par l’émergence de l’IA générative dans les entreprises.

« Cloud souverain » : la réalité juridique derrière les promesses commerciales

Afin de répondre aux attentes de souveraineté de leurs clients européens, les hyperscalers ont développé des offres estampillées « souveraines » : zones de données localisées en Europe, partenariats avec des acteurs nationaux. Ces initiatives salutaires ne doivent pas cacher un contexte juridique adverse.

Le Cloud Act américain (prolongement du Patriot Act) s’impose à toute entreprise de droit américain, sans exception. Les autorités américaines peuvent contraindre toute société américaine à leur transmettre des données, sans en informer les clients concernés et sans considération pour le lieu d’hébergement des données. La souveraineté juridique ne se limite pas à la localisation des serveurs, mais à celle du siège social du fournisseur. Un label européen apposé sur une infrastructure américaine ne change rien au droit applicable.

L’IA générative, un amplificateur de risques

Or, l’essor de l’IA générative a considérablement accéléré l’enjeu de la souveraineté des données. Chaque interaction avec un assistant IA, chaque document transmis à un agent, chaque requête adressée à un LLM externe est susceptible de faire transiter des données sensibles vers des infrastructures étrangères.

Les entreprises ont intégré l’IA par deux vecteurs. Le premier : des outils approuvés, financés et déployés par l’entreprise elle-même auprès de ses collaborateurs. Le second, non encadré : le shadow AI. Ces usages spontanés et invisibles des collaborateurs qui recourent à des IA génératives en dehors de tout cadre défini. Ils y chargent des contrats, des présentations stratégiques, des données clients… Ce sont les utilisateurs eux-mêmes qui constituent la principale vulnérabilité. Selon une étude de Software AG (2024), 50 % des employés utilisent des outils IA non approuvés par leur entreprise. Ce phénomène de shadow AI cumule trois risques :

  • Droits d’accès non maîtrisés : des usages IA discrétionnaires, affranchis du cadre posé par l’entreprise,
  • Absence de supervision des données sortantes,
  • Déficit d’acculturation aux enjeux de souveraineté.

Face à ces risques, le cadre réglementaire européen impose pourtant des obligations claires : DORA contraint les entités financières à maîtriser les risques liés à leurs prestataires numériques, tandis que NIS2 étend ces exigences à un périmètre élargi d’entreprises et d’administrations. Le shadow AI, par nature, échappe à ces deux cadres.

Des alternatives européennes prometteuses

Néanmoins, certains acteurs européens (OVHCloud, Scaleway, Outscale) se démarquent et offrent des solutions alternatives, intégrant notamment la certification française SecNumCloud de l’ANSSI, seul référentiel garantissant une protection réelle de la souveraineté numérique et informatique contre les ingérences. Cette certification n’est pas un label marketing : c’est une garantie juridique et technique qui s’applique à l’ensemble de la chaîne, de l’hébergement à l’exploitation des données.

Concernant l’IA, Mistral AI s’impose comme un acteur de référence et pose une alternative crédible aux grands modèles américains et chinois. Au niveau national, la France a franchi un cap symbolique avec Albert, le premier LLM souverain déployé par le gouvernement, hébergé sur une infrastructure nationale et entraîné sur des données publiques françaises.

Ces initiatives restent encore limitées dans leur portée mais révèlent une trajectoire d’adoption de l’IA alternative et souveraine.

À l’ère de l’IA, la donnée est un actif stratégique à protéger

L’enjeu n’est pas de rapatrier l’ensemble de son SI en France ou en Europe, mais de maitriser ses données et leur usage, en regard de leur sensibilité.

Concrètement, six chantiers permettent aux entreprises de mettre en œuvre une réponse coordonnée :

  • Cartographier les risques

    Identifier les données critiques, les données sortantes exposées, les usages IA non supervisés.

  • Créer une IA Authority interne

    Une gouvernance dédiée et transversale pour homologuer les outils, encadrer les usages et gérer la charte IA.

  • Arbitrer les choix d'hébergement par sensibilité des données

    Hyperscalers pour les usages non sensibles, Cloud souverain certifié pour les actifs stratégiques.

  • Assurer la réversibilité

    Tout contrat Cloud doit prévoir des conditions de portabilité et de réversibilité, la dépendance se construit aussi dans les clauses contractuelles.

  • Modéliser les coûts réels

    Un Cloud souverain certifié SecNumCloud représente un surcoût de +20 à +40 % par rapport à AWS/Azure (CIGREF, BCG 2025). Cet écart doit être mis en regard des coûts induits de la dépendance : risques de remédiation cyber (4,5 M€ en moyenne par violation, IBM 2024) et sanctions DORA/NIS2. Une segmentation rigoureuse du patrimoine (workloads non sensibles sur hyperscaler, données critiques sur infrastructure souveraine), permet de diviser par 3 le surcoût sur l’enveloppe Cloud totale.

  • Repenser l'adoption de l'IA

    Privilégier les modèles déployés en local et les solutions souveraines pour les données critiques, plutôt que faire appel aux offres SaaS des grands éditeurs. Une approche hybride permettant d’exploiter les données du Cloud Privé à l’aide d’API Gateway paramétrées permet de limiter l’exploitation des données par des tiers.

La mise en œuvre de ces chantiers ne saurait cependant produire ses effets sans un socle commun de mesures : d’un côté, des dispositions techniques tangibles (contrôle des accès, monitoring des transferts vers des services externes) et de l’autre, une gouvernance incarnée dans une charte de l’IA opposable à tous les collaborateurs et partenaires, régulièrement mise à jour au rythme des évolutions technologiques.

Au-delà de la conformité, c’est bien cette combinaison de rigueur technique et de gouvernance partagée qui fonde une souveraineté crédible. Dans un marché toujours plus concurrentiel, la tentation est grande de pousser l’IA à son maximum : extraire plus de valeur, accélérer les décisions, automatiser l’analyse. Les DSI qui attendent que la réglementation les contraigne à agir céderont le terrain aux acteurs qui ont déjà fait de la souveraineté un avantage compétitif. Demain, la confiance numérique sera un critère de sélection prioritaire des partenaires, clients, talents.

Au-delà du Cloud : l’énergie est un pilier de la souveraineté

La souveraineté des données ne se jouera peut-être pas uniquement dans les datacenters terrestres.
L’IA générative intensifie ses exigences en puissance de calcul et en énergie : les datacenters représentent déjà 1 à 2 % de la consommation électrique mondiale, et ce chiffre est appelé à doubler d’ici 2030 selon l’AIE.

Quelques pionniers envisagent sérieusement une rupture de paradigme : déporter une partie de l’infrastructure de calcul dans l’espace. En orbite basse, l’énergie solaire est continue, la dissipation thermique naturelle, et les méga-constellations (Starlink, OneWeb, Eutelsat) ouvrent des capacités de transmission inédites vers le sol. Des acteurs comme Axiom Space ou des initiatives portées par l’ESA commencent à explorer ces architectures pour des cas d’usage critiques. Pour les directions informatiques, le signal est clair : la souveraineté numérique de demain se construira à l’intersection de la maîtrise des données, de l’autonomie énergétique et du contrôle des infrastructures, où qu’elles se trouvent.

À propos de l'auteur

  • Roxane Vigneron Consultante IT Advisory

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